La question de la différence tient une place centrale dans mon histoire . Elle s'est imposée à moi en deux temps .
Petite , c'était un tourment intérieur lié au fait de me sentir rejetée . A la loterie du destin j'avais tiré "grosse patate" , "grande girafe" , "serpent à lunettes"... et je craignais plus les réactions de mes camarades que mes livres de classe ... En récréation , j'étais le plus souvent scotchée à Ma copine , quand je ne faisais pas des exercices de Bled en punition pour avoir abreuvé de paroles ma voisine de pupitre . Tout exercice était marrant et j'adorais ceux du Bled en particulier, ce qui aurait dû selon ma logique ravir mon institutrice ... mais je voyais bien que ça ne l'enchantait guère de devoir m'en redonner deux parce que j'avais fini en 5 mn les deux qu'elles m'avait infligé . Ben oui , comment punir intelligemment une élève à qui l'instruction ne fait pas peur hein ?!
L'été de mes neufs ans a été celui de mon déracinement . Abidjan , Côte d'Ivoire . Un air incroyablement chaud , chargé d'humidité comme d'une bruine invisible . J'avais voyagé en Norvège , en Corse , mais lors des vacances en Martinique j'étais encore bien jeune , alors débarquer dans un pays ou tout le monde , pas une ou deux personnes , TOUT LE MONDE dans la rue était noir et bien noir , ça m'a fait drôle ... jamais je n'avais connu d'endroit si dépaysant . Et puis tout était différent ! les fleurs , les fruits , la forme des arbres , la couleur de la terre , l'intensité des odeurs et de la lumière ... y compris l'école privée et les enfants d'expat' , Français , Belges , Suisses , Libanais etc ... plus ouverts sans doute que ceux de mon village , mais qui avaient leur propres codes , leur patois et leur culture communs .
L'expatriation en Côte d'Ivoire a expurgé la différence que je portais confusément en moi comme une tare , pour la transformer en FAIT , extérieur à toute volonté , incontournable , détaché d'un jugement de valeur. Je faisais cette fois partie d'un groupe minoritaire visible . Je n'étais plus seule face à une adaptation impossible , et surtout je n'étais plus pointée du doigt .
Et à neuf ans , j'étais suffisament jeune pour m'imprégner de la culture de mon pays d'accueil , mais suffisament consciente pour réaliser pleinement les enjeux de ce qui se passait dans ma vie et autour .
Nous vivions à Vridi , un quartier populaire . Nos voisins d'à côté , en frange de la lagune saumâtre , étaient Européens , et ceux d'en face de la classe moyenne Africaine . Je partageais leurs jeux et leurs habitudes , pieds nus à déguster des yaourts congelés ou de la boisson au gingembre achetés aux vendeurs de rue , au grand dam de ma mère , effrayée par les bactéries de tous ordres pullullant sous ces climats ( statistiquement pas pire en ce qui me concerne , côté digestif , que les virus pullulant chez nous !) .
Nous voyagions beaucoup en Afrique de l'Ouest pendant les vacances scolaires (nous rentrions en France en été) . Vivre sur un autre continent , c'est découvrir tous les jours : être émerveillée ou décontenancée , craindre ou s'enthousiasmer , rire ou être attristée mais , surtout pour un enfant qui a moins de recul que les grands , c'est certainement vivre intensément . Je me souviens d'avoir eu bien du mal à dépasser le sentiment de culpabilité qui m'étreignait à chaque fois que j'étais confrontée à la mendicité , à la maladie , et aussi de ma confusion à chaque fois que nous étions accueillis comme des célébrités au son des "toubaaabou ! toubaaabou !" joyeux des enfants dans les villages de campagne ... Je me souviens que mon chemin s'est séparé de celui de mon amie Sally à treize ans , parce qu'à l'heure d'abandonner les jeux , le fossé culturel s'est révélé tel que nous ne trouvions pas à discuter (et ça a été une des leçons majeures de ma vie) ... Je me souviens que des Japonais étaient venu tourner un documentaire , et que je n'avais pas voulu apparaître sur les images d'enfants qui jouaient , parce que dans mon idée une petite Blanche n'y avait pas sa place ... Je me souviens d'enfants sans école qui parlaient de l'école comme d'un innaccessible rêve ... Et je voyais bien souvent la beauté de l'Afrique et des cultures Africaines sans en comprendre tous les fondements .
C'est bien aussi , de ne pas tout comprendre ... finalement ça rend humble et ça aide , paradoxalement peut-être , à accepter la différence pour ce qu'elle est :) .
La question de la différence m'a été posée et reposée sans arrêt , en particulier pendant ces 5 ans de découvertes en Afrique jusqu'à abolir mes jugements de valeur. Ce vécu m'a forgée jusque dans l'âme puisque ce qu'il y a de semblable en nous tous au-delà des différences , le caractère sacré de l'humain et le caractère sacré de la vie , tout cela a été par la suite (j'ai été élevée dans l'athéisme) à la base de mes conceptions spirituelles .
Il me reste finalement l'impression d'avoir vu en Afrique beaucoup de pauvreté mais peu de misère . Beaucoup de joie , d'optimisme , de débrouillardise , de fierté , de simplicité et de courage . Je garde aujourd'hui en moi une petite part d'Africanité , que je ne me sens pas la légitimité de revendiquer mais que je chéris . Avec le temps j'ai idéalisé , sans doute ... le sourire africain a pris pour moi valeur de symbole .
Il me semble finalement que je ne pouvais , avec ce parcours , que finir par accepter MES différences (le travail le plus long !) , et me préoccuper de ce que celles des autres soient acceptées , par eux-mêmes et la société dans laquelle nous vivons ensemble . Ainsi mon engagement dans la size-aceptance est venu , en fin de chaîne , s'inscrire lui aussi dans la logique de mon histoire .